Ce matin, en arrivant au boulot, c'est l'été, hein…
Je sais, vu le temps qu'il fait, on pourrait en douter. Pourtant, je témoigne. J'ai assisté à une scène digne d'une comédie romantique bien sirupeuse. En fait, non : même les scénaristes d'Hollywood au cerveau confit de mélasse n'auraient pas osé la sortir. Et pourtant.
J'étais dans la ligne un du métro, et il y avait un peu de monde. Le conducteur, de plus, était un peu une grosse brutasse qui enchaînait coups d'accélérateur décoiffants et pilages impitoyables. Bref, quelque part entre Bastille et Hôtel de ville, il s'arrête en catastrophe, et tout le monde gicle un peu, ceux qui ne se cramponnaient pas trop plus que les autres. Notamment, une voisine, assez charmante au demeurant (Gisèle est en Tunisie et j'espère qu'il n'y a pas le net dans cette contrée reculée) se retrouve complètement déséquilibrée et s'affale sur les genoux d'un jeune homme qui n'en demandait visiblement pas tant… quoique.
Car ce qui est chouette, c'est que le mec a dû y voir un signe du destin, et s'est lâché :
– "Mademoiselle, je descends à Châtelet, et j'en profiterai pour féliciter ce conducteur de vous avoir précipité dans mes bras. "
Texto, ou presque, vu que tout de même il y avait du bruit, donc je ne suis pas certain d'avoir entendu correctement.
Toujours est-il que, par-devers moi, je me dis que le gaillard est gonflé, et qu'il va se manger au pire un silence gêné, au mieux un gros râteau en place publique.
Eeeeeeh ouais.
Sauf que non. La fille lui fait un grand sourire et répond :
– "On ira ensemble, alors. Je peux rester ici ? Au moins, je ne risque plus de tomber."
En suite, on est arrivés à Hôtel de Ville, et des gens sont montés, donc je n'ai pas pu entendre ce qu'ils se disaient, mais ils ont continué à discuter jusqu'à Châtelet, avec moult sourires en coin et battements de cils, et ils sont effectivement descendus ensemble à Châtelet.
Volià, c'est tout.
Je trouve ça formidable.
Demain, on sera le 02/08, et j'arriverai au boulot.
Par Maurin
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Ce matin, en arrivant au boulot, âmes sensibles s'abstenir. Franchement, l'histoire que va suivre peut choquer. On y parle notamment de vie intime, de pratiques culinaires sauvages et d'antropophagie. Et du sexe de Sim.
J'ai encore en tête une expérience bouleversante qui m'est arrivée pas plus tard qu'hier soir. J'étais en train de regarder la télé tout en me coupant les ongles de pieds, quand soudain, je sais pas pourquoi, une drôle de question s'est imposée à mon esprit.
« Ça brûle, les ongles ? »Bon, il se trouve que sur la table, à portée de main, il y avait un briquet oublié là par une amie. Alors, et comme je suis un ouf gueudin de l'empirisme, j'ai tenté l'expérience. J'ai pris une de mes rognures d'ongle, petite, rabougrie et biscornue comme le sexe de Sim, et j'ai tenté de l'allumer.
Quelle ne fut pas ma surprise de constater que ça brûlait hyperbien, limite combustion spontanée…
Mais l'expérience n'allait pas s'arrêter là. Oh que non.
En effet, la seconde d'après, mon salon se trouvait envahi par une délicate et alléchante fragrance. Je me levai et allai à la cuisine, pour constater que manifestement, non, ça n'était pas les trois knackis, fussent-ils Herta, que j'avais jeté dans une casserole pleine d'eau, qui flattaient ainsi les cils de mon appendice nasal. Ni la purée mousseline en cours de préparation. (Oui, vous avez bien lu, il s'agit bien d'un dimanche soir knackis-purée-séries télé). De retour dans mon salon, je fus soudain saisi d'un doute. Je ramassai l'ongle à demi calciné, et le portai à mes narines…
C'est tout de même très particulier, cette sensation : s'apercevoir qu'on a l'eau à la bouche à cause de l'odeur qu'exhale une partie de soi-même cuite…
Méditez là-dessus. Moi j'ai un gigot de cuisse à cuisiner pour ce soir.
Demain, on sera le 01/08, et j'arriverai au boulot.
Par Maurin
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Ce matin, en arrivant au boulot, je me suis dit : « Ils s'en sont un peu trop bien tirés, avec cette histoire d'Île aux singes. Et si je les rebassinais un coup ? »
Résultat, POF !, toute l'histoire d'un seul tenant.
Alors vous allez dire que je vous prends pour des zouaves et que j'ai pas tenu compte de vos remarques, mais c'est juste un gros copier/coller général. Les correcs je les ferai après (en vrai, j'en ai fait quelques-unes, mais pas toutes, loin de là). Là, c'est simplement pour permettre à celles et ceux qui avaient lâché l'affaire devant le concept de truc à suivre de se lire tout d'un coup. Bon mais si vous n'en aviez rien à foutre, ben vous en avez toujours rien à foutre, quoi.
Et au passage, tant pis si je dois passer pour un gros bouffi d'orgueil, mais je la trouve bien, moi, cette histoire.
Sinon, devinez quoi ? Demain, c'est RTT, ho ho ho. J'adore cette boîte.
@+
Chapitre 1– Non, Jonathan. Ça n’est pas possible.Le monsieur assis en face de moi, derrière son bureau en bois un peu jauni, c’est Jean. Jean comment, je sais pas : au centre aéré, on l’appelle tous juste Monsieur Jean.Et il est pas souvent dans son bureau, Monsieur Jean. Pour un directeur, même un directeur de centre aéré, on peut dire qu’il a la bougeotte. Dès qu’on fait une sortie, il nous accompagne partout. Les monos du centre ont beau lui dire que « Vous savez, monsieur le directeur, vous n’êtes pas obligé de venir si vous avez à faire… », il s’en fiche, il s’incruste. Comme il dit tout le temps, ça lui rappelle sa jeunesse, l’époque où lui aussi était un mono.Le centre aéré, j’y vais tous les mercredis. Dans mon collège, on n’a pas cours le mercredi. C’est chouette, mais le problème, c’est que mes parents, eux, ils travaillent. Du coup, la maison est déserte, et comme maman préfère que je ne reste pas tout seul, elle a décidé de me mettre au centre aéré. « Ça vaut mieux pour toi, tu sais bien… », qu’elle a dit.Au début, j’ai pensé que ça ne valait pas du tout mieux pour moi. Le « centre aéré », avant d’arriver en sixième, cette année, je n’y avais jamais mis les pieds. Et moi, quand je connais pas un truc, je me méfie. Mais assez vite, je me suis aperçu qu’en fait, c’est génial, ce truc. C’est comme une école, mais sans les cours et avec des profs sympa qu’on appelle « monos » (ça veut dire « moniteurs »). On y pratique plein d’activités : sculpture, jeux de société, ordinateur… Là-bas, on ne voit pas le temps passer ! Enfin, sauf quand le programme est trop physique. Si c’est journée foot où après-midi base-ball, moi, je ne peux pas participer. Alors je fais le spectateur, j’encourage les copains.Et des potes, ça, j’en ai plein, au centre aéré. Y a Martin, Freddy, Désiré, Olivier, Hakim et Hassan (c’est des jumeaux), Jean-Charles et plein d’autres. Je les connaissais presque tous avant le centre aéré : on était à l’école primaire ensemble.C’est d’ailleurs avec eux que j’ai eu cette idée : demander à Jean la permission d’organiser un pique-nique sur l’île aux pirates. L’île aux pirates, ça fait impressionnant, comme nom, et d’ailleurs en vrai c’est un endroit qui en jette. Mais ça n’est pas vraiment une vraie île. C’est une belle butte en plein milieu d’un terrain tout plat, dans le grand parc, à côté du centre aéré. Et au sommet de la butte, il y a des poutres en bois, fixées à des socles. Elles sont à l’horizontale, et elles dépassent comme des canons perchés sur la tour d’un château. L’année dernière, on y allait souvent, avec la bande, le mercredi après-midi, pour jouer aux pirates qui défendent leur trésor contre d’autres pirates. Moi, mon nom, c’était Barbe-Verte-Le-Cruel, et c’était trop bien.Bon, mais maintenant, je peux plus y aller quand je veux, à l’île aux Pirates. Ça me manque, et comme je sais que tout en haut, entre les canons en bois, il y a largement assez de place pour accueillir une nappe, des provisions et 25 pirates affamés du centre aéré, j’ai eu l’idée de proposer un pique-nique.Alors j’ai profité que pour une fois, Monsieur Jean était dans son bureau, pour rentrer lui parler de mon projet. Il allait être d’accord, j’en aurais mis ma main à couper… Eh bien, heureusement que je l’ai pas fait en vrai !– Comprends-moi, Jonathan. Je suis le directeur de ce centre, tes parents me font confiance pour assurer ta sécurité. Et la butte aux pirates, c’est un endroit un peu dangereux pour toi, non ?– Mais non ! je m’écrie. L’année dernière on y allait tout le temps, on a fait au moins 10 000 abordages, et il ne nous est rien arrivé, à part Hassan qui a eu des croûtes une fois mais c’est parce qu’il ne fait jamais ses lacets ! Alors là, c’est pas un pique-nique tout simple qui va nous faire peur quand même !– L’an dernier, les choses étaient différentes. Enfin, tu sais bien…– Oui ! C’est vrai ! L’année dernière, je ne venais pas dans ce centre aéré de nuls ! je rugis.Presque aussitôt, je regrette de m’être énervé, mais c’est trop tard. J’ai toujours été comme ça, moi. Comme dit ma mère, je monte comme du lait qui bout. Je comprenais pas ce que ça voulait dire, cette expression, alors elle m’a montré : quand on met du lait dans une casserole et qu’il commence à bouillir, il déborde très vite, et dès qu’on coupe le gaz il se calme presque aussi vite. C’est tout moi !Du coup, je sors du bureau de Monsieur Jean en colère, mais surtout contre moi-même. C’est vrai, il n’y peut rien, Monsieur Jean. C’est pas de sa faute si je suis… Oh non ! Voilà Gilles, au bout du couloir !Gilles, je sais pas pourquoi, mais il me déteste. Dès qu’il me voit, il ne peut pas s’empêcher de m’embêter. En plus, comme il a déjà redoublé deux fois, il est plus fort que moi et mes copains. Mais ça vous donne une idée de comme il est bête aussi ! Être en sixième et avoir deux ans de retard, faut être fortiche ! Comme dit mon pote Jean-Charles, s’il continue, il aura son brevet à 40 ans.J’ai vraiment pas envie qu’il me prenne la tête maintenant, alors j’essaie de me faire tout petit. Mais je fais un faux mouvement, et, CLONG !, je me cogne au mur. Évidemment, ça ne loupe pas, il m’entend et met le cap sur moi. Il est encore à dix mètres qu’il commence déjà :– Alors, l’homme de fer ? Ça va, l’homme de fer ? Ça roule, où ça rouille ? Dis donc, tu ferais une fortune à la casse, tu sais ?C’est son grand truc, ça, de m’appeler « l’homme de fer ». Quand j’ai raconté ça à maman, elle m’a dit que c’était un idiot et qu’il ne fallait pas faire attention. Je sais bien que c’est un crétin, Gilles. Mais ne pas faire attention à ça, c’est pas facile. Parce que Gilles, pour attirer l’attention, il est plutôt balèze.Tenez, là, par exemple, en passant à ma hauteur, BIM !, il me met un grand coup de pied dans la roue. Et pis il se barre en rigolant comme un débile qu’il est.Je lui rendrais bien, moi, son coup de pied. Mais c’est pas facile, quand on est dans un fauteuil roulant.Chapitre 2Le centre aéré, ça se termine à 18 heures. On sort tous sur le trottoir, et on attend nous parents pour rentrer chez nous. C’est un peu débile, vu que moi, j’habite à deux minutes à pied… et encore moins en roulant !Mais du coup, je profite que tous mes potes soient là pour les mettre au courant de la réponse de Monsieur Jean.– Comment ça, non ? demande Freddy, incrédule.– Non, comme le contraire de oui, je lui dis, les yeux au ciel. Il ne veut pas entendre parler de pique-nique. Il doit “assurer notre sécurité”, soi-disant.– Notre sécurité ? Et puis quoi, encore ! ronchonne Jean-Charles. On n’a plus 11 ans !– Heu… si, je le coupe. Moi, mon anniversaire n’est pas encore passé.– Oui, bon, il reprend, mais il exagère, ce dirlo. Suffit de s’organiser. On peut tout de même aller manger sur l’Île aux singes sans mourir dans d’atroces souffrances !– Ça, ça m’étonnerait, tonne une voix dans son dos.Gilles ! Il a tout entendu. Comme si nous avions besoin de ça… Sans ménagement, il envoie valser Jean-Charles, qui, malgré ses 12 ans, atterrit en catastrophe dans la haie à côté. Et puis il se plante devant nous, les poings sur les hanches, l’air menaçant.– Écoutez-moi bien, les morveux, parce que je vais pas le dire deux fois. L’Île aux Singes, maintenant, c’est MON domaine. Plus question que vous veniez y jouer à la poupée… et encore moins y pique-niquer ! L’Île aux Singes, c’est chez moi, point !– Normal, avec la tête de macaque que tu te payes ! chuchote Freddy. Moi, ça me fait rigoler, mais ça plaît pas vraiment à Gilles-la-terreur.– Qu’est-ce que t’as à te marrer, l’homme de fer ? Tu crois quoi, de toute façon ? Qu’on va t’installer un téléphérique pour monter la butte ? Tu voudrais venir que tu pourrais même pas. Je vois pas pourquoi je perds mon temps à discuter avec vous, ‘tfaçon.Et il tourne les talons. Au passage, il re-fiche un coup à Jean-Charles, qui venait à peine de s’extirper de sa haie.Freddy me pose une main sur l’épaule :– Ne l’écoute pas, ce grand couillon. On l’a bercé trop près du mur.– Non, Freddy, je réponds. Il a raison, en fait. Comme Monsieur Jean. J’ai pas les pneus tout-terrain, sur mon fauteuil. Vaut mieux oublier toute cette histoire de pique-nique.C’est le moment que choisit ma mère pour arriver. Je suis bien content de la voir, parce que ces picotements, là, ces derniers temps, je commence à les connaître. Quand ils montent du fond de mon estomac je sais comment ça va finir. Et je déteste me mettre à pleurer devant les copains.Sur le chemin de la maison, maman repère tout de suite que ça n’est pas la grande forme. Alors je lui raconte tout : l’histoire du pique-nique qui tombe à l’eau, mon coup de colère devant Monsieur Jean et la prise de tête avec Gilles. Heureusement, maman, elle est super-forte pour remonter le moral : elle m’a acheté un croissant aux amandes. J’adore.Arrivés à l’appart’, je me dépêche pour rassembler mes affaires de piscine. C’est pas très facile, vu que notre maison n’est pas conçue pour manœuvrer en fauteuil roulant. Les couloirs sont plutôt étroits, et moi, je ne maîtrise pas encore parfaitement les demi-tours sur place, les tournants etc. En fait, même pour aller tout droit, c’est compliqué. Il faut pousser sur les deux roues avec la même force, sinon on part en saucisse. Mais je n’aime pas que maman me pousse. Je dois m’entraîner à me débrouiller tout seul. D’un autre côté, je n’ai que six mois d’expérience.Six mois.C’était en septembre. Juste avant la rentrée des classes. Avec Jean-Charles et Freddy, on était partis jouer sur le terrain vague à côté de l’école, comme d’habitude. On avait emmené des pétards pour les faire exploser sous des tas de cailloux. On allume la mèche, on se barre et *boum*, ça pète en faisant plein de poussière. J’adore !Et puis, une fois notre stock de dynamite épuisé, nous étions allés sur les voies de chemin de fer. Normalement, elles sont protégées par un grillage, mais au niveau du terrain vague, il est tout rouillé et on peut passer dessous sans problème. Enfin, on pouvait. Moi, maintenant, j’aurais plus de mal.Ça n’était pas la première fois qu’on y allait. On avait trouvé un jeu génial. On ramassait plein de cailloux qui servent à caler les rails - ça s’appelle le “ballast”, c’est le pompier qui est arrivé, après l’accident qui me l’a dit. Une fois qu’on en avait assez, on les posait sur les rails, à la queue leu leu, et puis on s’éloignait. Et quand un train passait, ça chauffait : il roulait sur les cailloux et il les réduisait en poussière. Quelle puissance ! C’était un spectacle qu’on adorait. On savait que c’était dangereux, mais on faisait attention.Ce jour-là, c’était à mon tour de poser les cailloux. Freddy et Jean-Charles les sélectionnaient, des beaux, ni trop gros ni trop petits, et ils faisaient un petit tas à côté de moi. À quatre pattes sur la voie, je ne traînais pas. Je voulais battre le record : 42 bouts de ballast déposés par Freddy et écrabouillés par un train de marchandises, une semaine auparavant.Soudain, j’ai entendu un bruit, comme un grand coup de klaxon, dans le lointain. J’ai levé la tête et j’ai regardé à droite : rien. Alors j’ai continué.Le second coup de klaxon, quelques secondes plus tard, était bien plus fort. Je me suis dit que quelque chose clochait, mais il n’y avait toujours rien sur ma droite. Soudain, j’ai eu comme un doute. J’ai entendu Freddy crier, et il y a eu un hurlement encore plus fort, celui des roues d’un train qui freinent sur le fer des rails.C’est là que j’ai compris que je m’étais trompé. Sur cette voie-là, les trains arrivaient par la gauche, pas par la droite.J’ai tourné là tête et je l’ai vu. Tout près. un RER rouge et blanc.J’ai eu le temps de me relever, et pendant un moment, j’ai cru que j’en étais quitte pour une bonne frayeur. Mais au moment de dégager de la voie, mon pied a glissé sur un des morceaux de bois qui tiennent les rails, et je suis tombé en avant.Quand le train m’a heurté, je n’avais pas encore touché le sol. J’ai senti une grande douleur, comme une décharge électrique, qui est partie de mon bassin pour envahir tout mon corps en un instant. Et je me suis évanoui.Chapitre 3La piscine, j’y vais deux fois par semaine, le mercredi et le samedi. C’est des cours spéciaux pour handicapés. Avant mon accident, je n’aimais pas trop y aller parce qu’une fois, mon père m’avait raconté qu’en passant dans le pédiluve (c’est le mini-bassin qui lave les pieds, à l’entrée), on pouvait attraper des verrues. Maintenant, j’ai plus peur de ça, vu qu’on me porte directement au grand bassin. C’est le maître nageur qui risque d’avoir les pieds pleins de boutons, pas moi !C’est toujours un peu compliqué d’aller à la piscine. Elle est située à l’autre bout de la ville, donc on est obligés de prendre la voiture. Et c’est maman qui doit m’installer dedans. Comme elle n’est pas top musclée, elle galère un peu, mais papa a dit que bientôt, on allait acheter un monospace avec une grande porte coulissante, pour que ça soit plus facile pour tout le monde. N’empêche, des fois, je me dis que je leur complique vachement la vie, à tous les deux. Dans toute cette histoire, je crois que c’est ça qui me dérange le plus. C’est moi qui suis handicapé, mais c’est toute la famille qui en souffre. Il ne faut pas que ça continue comme ça.C’est pour ça que je vais nager. Parce que les médecins me l’ont bien expliqué : plus je serai musclé des bras et du torse, plus je pourrai faire de choses tout seul. Passer de mon fauteuil à une chaise, sortir de mon lit, aller me promener… Pour réussir tout ça, il faut que je devienne plus baraqué. D’ailleurs, ça commence : en quelques mois, mes biceps ont grossi et je me sens déjà plus à l’aise. Ça fait rigoler maman, qui m’appelle « mon petit boxeur ».Et puis, il faut bien dire, aussi, que l’eau, c’est génial. Dans le grand bassin, je n’ai pas pieds, mais du coup je peux bouger dans tous les sens, comme je veux.Évidemment, il a fallu travailler un peu, parce qu’au début, je coulais comme une brique. Essayez de nager juste avec les bras, c’est tout sauf simple. Alors j’ai commencé avec des flotteurs, un peu comme les brassières qu’on porte quand on a 5 ans, sauf que les miennes sont en mousse, pas remplies d’air. C’était pas génial, mais c’était déjà ça.Et puis, les autres personnes qui viennent au même cours que moi m’ont donné plein de conseils. Ils sont presque tous plus vieux, mais quand ils me parlent, c’est plutôt comme si on était potes. Notre handicap nous rapproche : chacun comprend ce que les autres vivent, puisqu’à sa manière il le vit aussi. C’est Yves qui m’a expliqué ça.Yves, il est vieux. Il doit au moins avoir 40 ans, comme mon père. Pourtant, lui et moi, on rigole bien, on blague, on fait la course dans le grand bassin. Je gagne parfois, mais c’est parce qu’il le veut bien. Il a les jambes paralysées, comme moi, mais lui ça fait presque 20 ans. Autant dire qu’il a des bras plus gros que mes cuisses !La première fois que je suis venu aux cours, il m’a expliqué une tonne de petits trucs bons à savoir. Par exemple, remplir mes poumons d’air pour flotter plus facilement, ou me détendre parce qu’on coule plus vite quand on est stressé. Je crois que je progresse plus rapidement grâce à lui.Aujourd’hui, quand j’arrive, il est déjà là, à faire des longueurs. Parfois, il plonge pour toucher le fond du bassin, et puis il revient à la surface, tellement vite qu’il saute hors de l’eau comme un dauphin. Je rêve de pouvoir faire ça, moi aussi, ç’a l’air trop bien.Le maître nageur me dépose doucement dans l’eau. Elle est pas très chaude, mais je ne m’en aperçois que quand elle arrive à ma taille.La première chose que m’a expliquée le médecin, à l’hôpital, quand je me suis réveillé, après l’accident, c’est que j’avais deux vertèbres cassées dans le bas du dos, et que la moelle épinière était touchée. La moelle épinière, c’est le truc qu’il y a dans la colonne vertébrale. En gros, c’est plein de nerfs qui commandent les muscles du corps, et si je ne peux plus bouger les jambes, c’est parce que les nerfs en dessous de ma blessure ne répondent plus. Ça veut aussi dire que je ne sens plus rien : par exemple, on peut me faire des chatouilles sous les pieds, je rigole même pas.Tout ce que les médecins ont pu faire, c’est remettre ma colonne vertébrale à peu près en place, et me faire un corset pour immobiliser mon dos le temps que les os se referment. Ça a duré 6 semaines. Mais la moelle épinière, elle, on ne sait pas la réparer.Une fois complètement dans l’eau, je me mets à nager doucement, en brasse, pour chauffer mes muscles. Et je repense à l’Île aux Singes. Tout de même, avec le temps qu’il fait ces jours-ci, un pique-nique là-haut, ça aurait été génial.Yves m’aperçoit soudain, en sortant la tête de l’eau, et il fonce vers moi comme une torpille.– Salut, Jonathan !– Bonjour, Yves. Ça va ?– Comme un poisson dans l’eau, il me répond, en m’envoyant quelques gouttes au visage. Elle est fraîche, hein ?– Tu l’as dit !Yves me regarde un instant et fronce les sourcils.– Oh, toi, tu as la tête des mauvais jours ! Je le sais, mon fils fait la même tronche quand il est contrarié. Et crois-moi, il est souvent contrarié ! Qu’est-ce qui te tracasse ?– Bof…, je souffle. Un projet qui tombe à l’eau.– Comme nous, quoi, pouffe Yves, et il se laisse couler.Je souris. Il est cool, Yves. Quand il remonte, je lui demande :– Tu trouves pas que c’est dur de devoir renoncer à tellement de choses à cause de nos jambes qui marchent plus ?Yves me regarde droit dans les yeux, sérieux, tout à coup.– Tu sais, Jonathan, s’il y a un truc que j’ai appris, en 20 ans de fauteuil roulant, c’est que quand on est handicapé, on n’a pas le droit d’abandonner trop vite les projets qu’on a. Les jambes, c’est bien, mais ce n’est pas tout. On a aussi une tête, c’est pour s’en servir. Allez, viens, maintenant. On nage !Sur ce, il fait un grand mouvement avec les bras et repart dans ses longueurs de piscine à vitesse grand V. Je réfléchis quelques instants à ce qu’il vient de me dire, puis je décide de le suivre. Il a raison, évidemment. Et j’ai intérêt à bien nager, parce que pour faire ce que je vais faire, je vais avoir besoin de muscles.Chapitre 4– Tu veux faire QUOI ?Freddy a presque crié sa question. Le prof de maths se retourne aussitôt :– Monsieur M’balla ! Les bissectrices n’ont plus aucun secret pour vous ? Bien ! Alors vous allez pouvoir venir nous en tracer une au tableau !Juste à ce moment, la sonnerie retentit et Freddy pousse un soupir de soulagement. Sauvé par le gong ! Puis, il se tourne vers moi, le regard incrédule.– Je vais monter sur l’Île au Singes, je répète. Pour prouver à Monsieur Jean que je suis tout à fait capable d’y arriver. Je vais me prendre en photo là-haut, et puis je lui apporterai, et comme ça, il sera bien obligé d’accepter notre pique-nique.Freddy se lève de sa chaise et commence à ranger ses affaires. Il a l’air franchement embêté. Finalement, il me dit :– Mais… Tu crois pas que tu risques d’avoir un peu de mal, pour monter là-haut ?– Si, bien sûr, je lui lance du tac au tac. C’est pour ça que tu vas m’aider !Freddy sursaute, et la trousse qu’il avait dans ses mais atterrit sur le sol de la classe. Il y a des stylos partout, et sa gomme roule jusqu’à l’estrade.– QUOI ? Ah ben, je te remercie de me prévenir !Il se met à quatre pattes en grommelant, et entreprend de ramasser tous ses crayons. Pendant ce temps, je range mon cahier dans mon sac et je m’écarte de la table en poussant sur les roues de mon fauteuil.– Bon, très bien, je lance. Tu n’as pas l’air enthousiaste, je vais me débrouiller tout seul, c’est tout. Moi qui croyais que t’étais un pote.– Attends, attends ! C’est bon, on va y aller, sur l’Île. Ça sera le grand retour de Barbe-Verte-le-Terrible, ça va être bien ! il conclut, avec une voix faussement enjouée.– Parfait, t’es au top ! je souris, et, mon sac sur les genoux, je sors de la classe.Tous les autres élèves sont déjà en rang devant la salle de français, qui est un peu plus loin, du même côté du couloir. Je vais me mettre au bout de la file, et hop, d’un grand coup du bras droit, je fais faire demi-tour au fauteuil. Je commence à l’avoir en main, cet engin !Freddy me rejoint quelques instants plus tard, un peu essoufflé, le sac à dos ouvert et sa trousse dans les mains.– Ça soûle, j’ai pas réussi à retrouver ma gomme ! Bon… Et tu veux qu’on y aille quand, sur l’Île ?Avant de répondre, je lui tends sa gomme, que j’avais ramassée en sortant du cours de maths. Il vaut mieux l’amadouer un peu, pour faire passer la pilule qui arrive. Il a l’air fou de joie :– Oh, trop bien ! J’aurais été deg’ de l’avoir perdue ! T’as vu, y a Bob l’éponge dessus ! Jonathan, t’es vraiment un…Je le coupe :– Il faut qu’on y aille cette nuit…Freddy manque de s’étrangler.– ... ! Un MALADE ! T’es vraiment un malade ! Cette nuit ? Dans le noir ? Avec « la bête » qui rodera ?!! Alors là, pas question !!La bête, c’est le surnom du chien du gardien du parc. Enfin… on n’est pas vraiment sûrs que c’est un chien, personne n’a jamais été assez fou pour essayer d’avoir confirmation. En fait, dès qu’on le voit, même de loin, on se tire vite fait. Il suffit de l’entendre aboyer pour comprendre qu’on ne fait pas le poids. C’est sûr, c’est risqué d’aller dans le parc de nuit.– Écoute, Freddy… J’ai tout le temps mes parents sur le dos, ils ne me laissent rien faire tout seul. Si je leur en parle, ils refuseront que j’y aille, et dans la journée, ils veulent toujours savoir où je suis. J’ai bien réfléchi, on n’a pas le choix…– On ?– Oui, mec. Je vais jamais y arriver si tu m’aides pas. Allez, quoi…– SILENCE, DANS LES RANGS !Ça, c’est cette vieille peau de madame Lefèvre, notre prof de français. Elle est pas méchante, mais on dirait que le moindre bruit l’agresse, et qu’elle n’aime pas les enfants. Pourquoi elle a choisi de devenir prof, alors ça, je l’ignore. Toujours est-il qu’à chaque fois, elle attend que nous soyons tous parfaitement silencieux avant de nous faire entrer dans sa salle.Je jette un coup d’œil à Freddy, qui a les yeux collés à ses chaussures. Ça réfléchit dur, là-dessous, on dirait. Et puis, alors qu’on commence à rentrer en cours, il me regarde soudain dans les yeux et fait non de la tête. Il a l’air très décidé.Je vais me mettre au fond de la classe, tout seul à une table, le moral à zéro. Le cours commence, mais je n’ai pas du tout la tête à étudier. J’ai eu beau faire 100 longueurs de piscine, hier, je sais bien que mes bras ne sont pas assez musclés pour faire tourner les roues du fauteuil le long de la pente de l’Île aux Singes. Tout seul, je n’arriverai à rien. Et Freddy est mon meilleur pote. Si lui refuse de m’aider, personne d’autre ne le fera.– Soudain, j’entends un « Psssst ! » à ma gauche. C’est Olivier, qui me balance un petit papier plié en mille morceaux. Je le déroule : il vient de Freddy…Tu fais vraiment chier. Si je me fais bouffer à cause de toi, tu vas m’entendre… Bon. Rendez-vous à quelle heure, ce soir ?Je suis tellement content que je ne peux pas m’empêcher de laisser échapper un petit “Yesss !” Malheureusement, il est encore trop fort pour les délicates oreilles de madame Lefèvre, qui me jette un regard de glace.– Jonathan !, elle s’écrie. Je suis bien content que le texte que je suis en train de vous lire te plaise. Puisque tu aimes tant l’Odyssée d’Homère, tu vas continuer la lecture.Évidemment, je n’ai même pas sorti mon livre de cours. Je suis bon pour un sacré savon. Mais mon regard se pose sur Freddy, tout sourire, qui semble me dire “Héhé, mon vieux… Chacun son tour !” et au lieu d’être mort de peur, je rigole intérieurement. Île aux Singes, me revoilà !Chapitre 5Le radio-réveil sur ma table de nuit indique 23 heures 30, en chiffres rouges clignotants. Ma mère est allée se coucher il y a une heure, et papa l’a rejointe depuis un bon quart d’heure. Il est temps de passer à l’action.J’ai tout bien préparé : dans mon sac de classe, j’ai mis une lampe de poche, mes clés, une paire de gants… et surtout l’appareil numérique de papa. Pour le récupérer, il a fallu jouer serré : ce soir, après le dîner, je suis sorti de table en trombe, et pendant que les parents faisaient la vaisselle, je suis allé dans leur chambre. Il était rangé à sa place habituelle, dans la commode. En le prenant, j’ai eu une drôle d’impression, mais si j’avais demandé la permission à papa, il aurait évidemment posé des questions. Et qu’est-ce que j’aurais répondu ? « C’est parce que je veux monter sur l’Île aux Singes en pleine nuit, et me photographier en haut pour avoir une preuve » ?Bon, mais n’empêche, en ressortant, je ne faisais pas le malin.Un peu comme maintenant. Parce qu’il faut que j’atteigne la porte de notre appartement sans émettre le moindre bruit. Or je ne sais pas si vous imaginez, mais un fauteuil roulant, ça fait quand même un sacré bordel quand ça se déplace.Tout doucement, je sors de ma chambre. J’appuie à peine sur les roues, du coup j’avance vraiment à deux à l’heure. Heureusement, dans le couloir, c’est de la moquette par terre. Les pneus en caoutchouc du fauteuil s’y enfoncent profondément, et j’ai soudain l’impression d’être un ninja. Je progresse dans l’obscurité, en silence, et ma respiration résonne dans mes oreilles. Voilà, j’arrive au moment vraiment délicat : le couloir passe devant la chambre des parents. Et là, je m’immobilise : sous la porte fermée, on voit un peu de lumière. Ils ne dorment pas, de l’autre côté.Prenant mon courage à deux mains, je me remets en route, croisant les doigts pour qu’ils ne m’aient pas déjà entendu. Mais alors que presque arrivé à la porte d’entrée, je commence à me détendre, j’entends comme un grognement. C’est mon père ! Il est en train de se lever, et il va sortir de la chambre, pour aller boire un verre d’eau par exemple, et je vais me faire griller, c’est sûr…Sauf que non. En fait, j’entends ma mère aussi. Et ils ont l’air plutôt… « occupés », tous les deux. Dès que je comprends la situation, je me sens rougir jusqu’aux cheveux. La honte ! Mais bon, au moins, ils ne risquent pas de m’entendre. J’en profite : j’ouvre la grosse porte blindée, me glisse dehors d’un tour de roues, et la referme derrière moi. Première partie réussie !En suite, il me reste à retrouver Freddy. Il habite en face de chez moi, et on s’est donné rendez-vous sur la place qui sépare nos deux bâtiments. Mais il n’est pas encore là. Il y a juste un couple qui promène un tout petit chien, et un gros gars assis sur un des bancs - celui, justement, où nous devions nous retrouver. Je m’approche un peu, mais pas trop près, car le gros gars a l’air franchement bizarre, avec sa casquette de base-ball qui cache le haut de son visage. Tout à coup, il lève la tête vers moi et me fait un signe. Qu’est-ce qu’il me veut ? Je décide de faire comme si je ne l’avais pas calculé, et j’amorce un petit demi-tour pour lui tourner le dos, mais j’ai le temps de le voir qui se lève et vient dans ma direction. Affolé, je jette un coup d’œil vers le couple de promeneurs. Pourraient-ils me venir en aide, si besoin ? Sûrement pas : ils rentrent déjà dans le bâtiment de Freddy. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il fout, lui ? Si le mec chelou cherche les embrouilles, tout seul, je ne pourrai pas me défendre.Soudain, une main se pose sur mon épaule. je balise tellement que, sans faire exprès, je crie.– Shhhhhh ! Jonathan ! C’est moi !– Freddy ?C’est bien lui. Il doit avoir quinze épaisseurs de vêtements, mais en dessous, c’est lui.– Tu te prends pour Notorious Big ? je lui demande en riant, pour essayer de cacher qu’il y a 10 secondes j’ai failli avoir une crise cardiaque.– Haha, très drôle ! Ben non, figure-toi que mon père se met souvent à la fenêtre, juste là, pour fumer une cigarette, avant de se coucher. Et s’il me voit dehors, je peux dire adieu à la vie. Enfin bon, vu que de toute façon, on va se faire bouffer par la bête du parc…– Moi peut-être, mais toi t’as tellement de rembourrage qu’elle peut toujours essayer !Il fait semblant de tirer la gueule, mais je vois bien que finalement, notre petite escapade a l’air de lui plaire. Il enfonce encore un peu plus sa casquette sur son crâne et me demande :– C’est parti ?– Un pneu, mon neveu !, je lui réponds, en tapotant la roue gauche de mon fauteuil.Et nous partons dans la nuit noire, en direction du parc.À l’entrée du parc, il y a une grande grille à battants. On est tellement habitués à la voir ouverte qu’à vrai dire, je n’avais même pas compris qu’elle pouvait être fermée.Pourtant, là, ça semble bien être le cas.– Bon, bah on n’a plus qu’à rentrer, mec, me dit Freddy en posant la main sur mon épaule, l’air faussement dépité. De toute façon, je crois que c’était pas une bonne idée…– Attends un peu avant de te dégonfler, je lui réponds. Allons au moins voir de plus près.Freddy me suit, un brin vexé, en marmonnant qu’il ne se dégonfle pas, que c’est fermé, que c’est tout de même pas de sa faute, etc. On arrive juste devant la grille et malgré l’obscurité, je m’aperçois que la vieille serrure du portail n’a pas l’air bien solide. Elle est complètement rouillée, et on dirait même qu’elle a été forcée.– C’est notre soir de chance, on dirait, je m’exclame, en poussant sur un barreau du bras droit.Dans un grincement qui fait froid dans le dos, le portail s’ouvre. Freddy me jette un coup d’œil un peu paniqué.– Écoute, en fait, je sais pas si…Mais sans le laisser finir, je rentre dans le parc. Moi non plus, je ne suis pas rassuré, mais je ne vais sûrement pas le reconnaître.Les allées du parc sont goudronnées, donc c’est assez facile de rouler dessus. Ça va être plus délicat quand nous arriverons à l’Île aux Singes, vu que là, ça sera du hors-pistes. Mais je me souviens qu’un des côtés de la bosse n’est pas trop pentu. Par là, ça devrait le faire.Bon, mais il faut déjà y arriver. Dans le parc, il n’y a aucun éclairage public, alors rapidement, on se retrouve dans le noir presque complet. Je sors ma lampe de poche de mon sac et je l’allume, mais même avec ça, pas facile de s’y retrouver.– Tu sais par où il faut passer ?, demande Freddy tout bas.– Oui, bien sûr… Je crois. Tu sais, on doit contourner le petit lac par la droite…– Et comment on le trouve, le lac ?– Ben… On suit le brouillard !En effet, devant nous, il y a une zone un peu brumeuse. Nous nous y engouffrons, et quelques minutes plus tard nous sommes sur le chemin qui longe l’étang. La nuit est tellement noire qu’elle semble solide, et la lune se reflète sur la surface de l’eau, rendant le décor encore un peu plus glacial. J’envie presque les quinze épaisseurs de Freddy.Ni lui, ni moi ne disons plus rien. J’éclaire le sol devant nous, et nous avançons dans un silence troublé seulement par le grincement de roues de mon fauteuil. Je sais à quoi il pense… C’est facile, vu que je pense exactement à la même chose. Une chose poilue, qui grogne et qui, à ce qu’on en sait, n’est pas vraiment sympa…Soudain, à notre droite, quelque chose bruisse dans les buissons.– LA BÊTE ! hurle Freddy, et ça me fait flipper encore plus. Je fais presque tomber la lampe.On ne bouge plus. De toute façon, on voudrait s’enfuir qu’on ne pourrait pas. Je comprends pourquoi on dit “pétrifié”, maintenant. On reste comme ça plusieurs secondes, à se regarder sans savoir quoi faire. Mais il ne se passe plus rien. Plus un bruit. Fausse alerte.– Hé ben dis donc, je finis par dire à Freddy, j’ai jamais vu un Africain aussi pale. T’es blanc de frousse, mec !Mais ça ne le fait pas rire. Il est complètement affolé.– C’est bon, Jonathan. J’ai vraiment balisé, là. Ça suffit, on rentre.– T’es fou ? C’était juste un chat, ou un lapin ! On y est presque, je vais sûrement pas renoncer maintenant !– Non, mais c’est n’importe quoi, de toute façon, cette idée. T’imagines, s’il nous arrive quelque chose ? Personne ne sait qu’on est là !– On n’a besoin de personne. Allez, viens, y en a pour 10 minutes.– Non, Jonathan. Désolé, mais moi, je rentre.Je le regarde droit dans les yeux– Freddy ! Tu m’as promis !– Je ne t’ai rien promis du tout. Je veux bien t’aider, mais on reviendra demain, quand il fera jour. Allez, viens.Il a déjà commencé à rebrousser chemin. Mais je refuse de l’imiter. Hors de question de renoncer. Je me remets à rouler vers l’Île aux singes. J’entends Freddy qui m’appelle, mais je ne me retourne pas.Au bout d’une centaine de mètres, je jette quand même un coup d’œil derrière moi. Le chemin s’enfonce dans la nuit, et Freddy n’y est pas. Il est vraiment parti, le salaud. Je vais devoir me débrouiller seul.Heureusement, quelques tours de roues plus loin, le chemin s’écarte du bord du lac, et soudain, une masse de terre au contour familier surgit devant moi, dans l’obscurité. Me voilà arrivé, où presque. Je pose ma lampe sur mes genoux, et resserre ma prise sur les roues du fauteuil. Le plus compliqué reste à venir.De l’étang derrière moi me parvient le chant de quelques grenouilles. À part ça, tout est calme. Même mon fauteuil y met du sien : les roues ne couinent presque pas. Je m’aperçois que je n’ai plus peur du tout. Je serais plutôt heureux, en repensant à tous les bons moments passés ici.Je quitte la grande allée goudronnée pour prendre un sentier étroit que je connais par cœur. Il serpente autour de l’île aux singes puis monte en pente douce au sommet de la butte, par le versant opposé au lac. Les pneus de ma chaise s’enfoncent un peu dans la terre battue, mais ça reste praticable, et comme l’endroit est, de jour, assez fréquenté, la végétation sur les bords ne me gêne pas.Ça y est ! J’y suis… J’ouvre mon sac, passe mes gants, puis, ma lampe de poche allumée posée sur mes genoux, je commence l’ascension.Plus le chemin monte, plus je dois appuyer sur les arceaux en fer qui cerclent mes roues. De temps en temps, mes pneus dérapent sur les graviers, mais je progresse, tant bien que mal.Je suis tellement concentré sur mon effort que mes yeux ne décollent pas du sol. Au bout de plusieurs minutes je finis tout de même par relève la tête… ça y est ! Je suis presque arrivé !C’est à ce moment que je la remarque. Une petite lueur orangée, qui voltige, en haut de l’Île aux Singes. Au début, je la prends pour une luciole. Et puis je comprends. C’est le bout allumé d’une cigarette ! Il y a quelqu’un au sommet, quelqu’un qui est en train de fumer. Mais… cette silhouette… On dirait…– Hé ! Qu’est-ce que tu fous là ?Gilles ! Et il m’a vu ! C’est pas possible, la poisse !Sans réfléchir, je fais demi-tour sur place, et commence à redescendre. Cette fois, la pente me pousse, et je dois freiner le fauteuil pour ne pas perdre le contrôle. Mais derrière moi, j’entends le raffut d’une course. Alors je lâche tout, et je me mets à aller de plus en plus vite. Ça tremble de partout, je suis secoué comme un prunier et les trous dans le chemin font décoller les roues du fauteuil. À un moment, je sens la lampe m’échapper, et avant que je puisse faire un geste pour la rattraper elle va se fracasser par terre.Dans mon dos, Gilles hurle, mais je vais trop vite pour entendre ce qu’il dit. Tellement vite qu’en bas de la pente, là où le chemin oblique vers la droite, je ne peux rien faire pour m’arrêter. Je file tout droit, et je fais quelques mètres dans la pelouse qui me ralentit à peine. Soudain, ma roue gauche heurte quelque chose, une souche ou une pierre, et tout bascule. Je me sens m’envoler de mon siège, et l’instant d’après j’atterris en catastrophe dans le gazon humide de rosée.Je suis un peu sonné, mais je n’ai mal nulle part. L’herbe a amorti ma chute, et en fait, je crois bien que je ne devais pas aller si vite que ça. Mais mon fauteuil est tout de même parti à une dizaine de mètres. Et mon sac a disparu.– Ça t’apprendra à venir chez moi !Gilles est resté sur le sentier. Les poings sur les hanches, il me regarde. Je ne vois pas son visage, mais la braise de sa cigarette danse au coin de sa bouche quand il parle.– Gilles… Je…– Je t’avais dit de ne plus venir ici. Qu’est-ce que tu croyais ?– Oui… Je suis désolé, mais… Aide-moi, Gilles, s’il te plaît. Au moins pour que je remonte sur…Il fait un geste de la main.– Alors là, pas question. Les handicapés, j’ai déjà donné, figure-toi. J’en ai ma dose à la maison.Il se tait. Jette sa cigarette à ses pieds. Semble réfléchir, hésiter. Puis part, me laissant seul dans la nuit. Le temps que je réalise, il a disparu.Je me couche sur le dos. Je dois me calmer, réfléchir, surtout ne pas paniquer. Ça pourrait être pire, je ne suis pas blessé. Et puis, il doit bien y avoir une solution pour…Le ciel étoilé au-dessus de moi commence à devenir flou. J’ai beau résister, les larmes envahissent peu à peu mes yeux. J’ai appris à les retenir, mais ce soir, c’est trop. Qu’est-ce qu’il faisait dehors à une heure pareille, cet abruti ? Et pourquoi je me suis enfui comme un lapin ? Non, finalement, je crois bien que les choses ne pouvaient pas plus mal se passer.Quoique…Chapitre 6Je ne rêve pas : je viens bien d’entendre un bruit. Comme un craquement de branche. Ça venait des fourrés qui bordent la pelouse, sur la gauche. Je tourne la tête, et j’essaie de me débarrasser de mes larmes pour y voir quelque chose. Je dois aussi dompter ma respiration qui, depuis tout à l’heure, marche à 100 à l’heure.Rien. Pas un murmure, à part celui des feuilles secouées de temps à autre par une légère brise. Mais au moment ou je laisse échapper un soupir de soulagement, un autre craquement résonne, plus proche, plus lourd. Il est suivi d’un son plus léger mais plus réguliers, comme si quelqu’un marchait dans les buissons, juste là, à quelques mètres de moi.Quelqu’un… où quelque chose. La bête. À l’instant où cette pensée m’effleure, un frisson secoue mes épaules. Elle sait que je suis là. Si elle me trouve, je ne pourrai rien faire, et demain matin, le gardien retrouvera mon corps déchiqueté. Je décide de ne pas bouger, de rester parfaitement immobile. Par réflexe, je ferme aussi les yeux. Mais loin de diminuer, le bruit se fait de plus en plus précis, de plus en plus proche. Forcément ! Ça ne sert à rien de jouer les statues : elle doit sûrement me sentir.Je suis complètement terrorisé, mais je ne sais comment, je trouve la force de réagir. Il faut au moins que je remonte sur mon fauteuil. Je me mets sur le ventre et j’essaie de ramper vers le tas de ferraille renversé que les rayons de la Lune font briller. Allez, Jonathan ! C’est le moment de se servir des fruits de toutes ces heures de piscine avec Yves et les autres. Je plante mes coudes dans la terre molle, et lentement, j’avance.Mais soudain, je remarque que le bruit dans les buissons s’est tu. Un autre le remplace, bien plus faible mais tout aussi identifiable : celui de pas dans l’herbe. La bête est sortie des fourrés, elle est sur la pelouse ! Dans quelques instants, je vais sentir ses crocs dans ma chair… Je m’attends déjà à avoir les jambes transpercées d’un éclair de douleur. La panique est telle que j’ai complètement oublié qu’elles sont insensibles, désormais.Pourtant, je ne laisse pas tomber. Je progresse, je suis presque à mon fauteuil, je suis…- Jonathan ! T’es où ?En un éclair, je repasse sur le dos… et j’éclate de rire. La bête… c’est Freddy !La roue de mon fauteuil avait pas trop aimé le traitement que je lui avais fait subir. Elle était bien voilée, c’était franchement pas facile de la faire tourner. Heureusement, Freddy m’a poussé pendant tout le chemin du retour. On a discuté de tout et de rien, en tout cas pas de ce qui venait de se passer. Je crois que Freddy s’en voulait de m’avoir abandonné, et moi je me trouvais stupide de l’avoir entraîné dans mon projet débile.
Et puis de toute façon, on avait un autre sujet de conversation : trouver un mensonge qui tienne la route, pour la casse sur mon fauteuil. Impossible de cacher ça à mes parents, alors j’allais devoir me montrer convainquant.
Quand nous sommes arrivés devant nos immeubles, il était plus de deux heures du matin, et on n’avait rien de mieux que “j’ai cogné dans un mur”. Bof. Freddy m’a aidé à rentrer dans l’ascenseur de mon bâtiment, puis on s’est serré la main.
– On va trouver une solution, tu sais…, il m’a dit.
– Pour quoi ?
– L’île aux Singes, mec. Le pique-nique. On pourrait…
Je ne l’ai pas laissé finir :
– Laisse tomber, Freddy. C’
Par Maurin
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Ce matin, en arrivant au boulot, France Info reportage.
09 : 47 - J'arrive au boulot. Une certaine satisfaction s'empare déjà de moi puisque j'ai égayé la journée de plusieurs personnes sur le chemin entre chez moi et le métro. Note pour plus tard : ne plus marcher en lisant une BD, ou alors écrire à la mairie de Paris pur qu'elle supprime tous ces inutiles réverbères. Je décide d'aller prendre un café.
10 : 51 - 47°c dans le bureau. Je suis en train de fondre. Fort heureusement, ma sueur, drainée par mes bourrelets, me fait deux jolies taches symétriques sur les côtés de la chemise - de loin, on croirait presque que je m'habille chez Zara. En passant dans le couloir, je hume une douce odeur : il est temps de prendre un café.
11 : 18 - Un de mes collègues me dit que ce qui est bien avec moi, c'est que je suis en adéquation avec les pages que je traite. Je suis en train de m'occuper de jeux qui parlent de zombies. Y aurait-il un message caché ? Dans le doute, je m'en vais prendre un café.
11 : 48 - J'ai faim.
11 : 52 - Force est de constater, à mon grand désespoir, que même avec 12 sucres, un café ne nourrit que très modérément.
12 : 47 - Après avoir digéré une bonne partie de mon estomac, je décide de me diriger vers la cantine.
12 : 52 - Après avoir été à la cantine, je décide de me diriger vers le marchand de sandwiches le plus proche.
13 : 32 - Suite à de violentes crampes d'estomac, j'arrive à la conclusion que j'avais raison, finalement, de remettre en question la parole du cuisinier de ce kébab quand il m'affirmait que faire des frites avec de l'huile marron était une spécialité turque. Je décide de tenter une opération de desinféction en allant boire un café.
14 : 02 - De nombreux symptomes au niveau de la ceinture abdominale semblent indiquer assez clairement que les frites ingérées sont encore vivantes. Je vais aux toilettes.
14 : 28 - Je reviens des toil...
14 : 29 - Je retourne aux toilettes.
15 : 19 - Je laisse l’équipe d’alerte bactériologique travailler et retourne à mon bureau. La température de 57 degrés incite à une créativité diabolique dans l’invention de moyens de rafraîchissement. Un de mes collègues semble avoir trouvé la parade : il vide le contenu de son brumisateur en direction d’un ventilo qui lui renvoie un nuage apaisant. J’essaie avec le café que j’ai à la main pour un résultat relativement moins probant.
15 : 21 - Mon collègue nous nargue : « Grâce à mon système, j’ai pas froid-heu ! Moi j’ai de la bonne eau fraîche-heu ! Il suffisait d’y penser-heu. »
15 : 29 - Les pompiers qui embarquent mon collègue nous précisent que : « faut vraiment être trop con pour asperger un appareil électrique d’eau. » Ils refusent les cafés que j’avais préparés pour eux. Pas grave : je les bois.
16 : 56 - Le courant électrique est enfin rétabli. Ça tombe bien : je suis depuis une heure en proie à de violents et inexpliqués tremblements. À mon avis, un bon café devrait les calmer.
17 : 11 - Le logiciel que j'utilise, dans sa grande propension à faire des blagues, m'informe qu'il a "quitté inopinément". Pas grave, je fais contre mauvaise fortune bon cœur et je profite que mon ordinateur redémarre pour aller me chercher un café.
17 : 17 - Le logiciel que j'utilise vient de requitter inopinément. Je reste calme et respire doucement. Mon ventre émet un léger gargouillis.
17 : 31 - Ce putain de logiciel de merde fini au foutre ne trouve rien de mieux à branler que de planter comme un connard de trou de bite. J'enlève ma Birkenstok pour massacrer l'écran pourri de cet ordinateur chié d'un cul de lépreux à coup de tatane. Cela semble régler le problème, et j'en profite pour aller aux toilettes avant qu'il ne soit trop tard.
18 : 03 - L'ordinateur semble enfin s'être calmé. Je dois bosser efficacement pour ne pas partir trop tard de l'…
18 : 04 - Un collègue a éteint subrepticement le moniteur de mon ordinateur, « pour me faire une blague et faire croire à un plantage ».
18 : 05 - Je dois trouver un moyen de faire disparaître le corps. Le broyeur à courrier devrait faire l'affaire. Mais avant ça, un bon café pour me donner du cœur à l'ouvrage.
18 : 27 - La machine à café est vide. Il fait 239°c. Mon ordinateur vient de « Quitter inopinément pour cause d'une erreur diabolique hahahaHAHAHAHAHAHA ! » Les toilettes ont été déclarées catastrophe naturelle. Plusieurs collègues me regardent bizarrement. Tiens, deux d'entre eux sont habillés de blanc. Je ne les ai jamais vus avant. Tiens, ils sont sympas et me proposent des petits bonbons tout ronds. Temesta, ça s'appelle. Et puis ils me donnent des nouveaux habits, vu que j'avais enlevé les miens (à cause des taches de café. Et de sang. Et de kk). Un beau gilet. Gris. Avec les manches qui s'attachent derrière. Et pis ils veulent me ramener chez moi dans leur grosse voiture. « On va prendre une bonne douche froide », qu'ils me disent. Alors, j'y vais, hein. Mais faites gaffe aux zombies, quand même, hein…
Par Maurin
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